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#Agriculture #Economie #Elevage #Fromages #Montagne #AuvergneRhoneAlpes #HauteSavoie
Fiona Urbain
8 août 2026 Dernière mise à jour le Samedi 8 Août 2026 à 08:58

Sans herbe, pas de lait. Sans lait, pas de fromage. L'équation est simple — et elle est aujourd'hui menacée. Sur les alpages de Haute-Savoie, le changement climatique dégrade les prairies d'altitude qui font la richesse du fromage AOP Abondance. Face à l'urgence, une expérimentation inédite de sursemis manuel a été lancée à 1 650 mètres d'altitude, sur le site de l'alpage-école de Sulens. Objectif : trouver des méthodes concrètes, réplicables par tous les éleveurs, pour sauvegarder un terroir vieux de huit siècles.

D’ici 50 ans, 8 récoltes sur 10 pourraient être compromises

L’alerte est sérieuse. Selon les projections climatiques présentées par le Ceraq (Centre de Ressources pour l’Agriculture de Qualité et de montagne) au Syndicat Interprofessionnel du Fromage Abondance (SIFA), d’ici 50 ans, 8 années de récolte sur 10 pourraient être affectées par des périodes estivales trop chaudes sur les alpages de Haute-Savoie.

Les signaux visibles sont déjà là. Morgane Duffy, ingénieure cheffe de projet à l’alpage-école de Sulens, en dresse un tableau préoccupant : «En montagne, les effets du changement climatique viennent s’ajouter aux difficultés auxquelles sont déjà confrontées les exploitations agricoles. Le pastoralisme est mis à mal par les sécheresses entraînant un manque de ressources en eau et en herbe, en qualité et en quantité. On observe des changements de populations végétales : des espèces qui, avant, étaient situées à 1 600 mètres d’altitude remontent aujourd’hui vers 1 800 ou 1 900 mètres. L’impact est aussi notable sur l’eau : en 2025, c’est la première année où nous avons dû nous faire ravitailler en eau par les pompiers sur l’alpage.»

Sur le territoire Fier-Aravis, ce sont plus de 300 alpages qui sont utilisés de façon saisonnière, majoritairement dans le cadre d’une activité laitière avec transformation fromagère. Des appellations prestigieuses — dont l’AOP Abondance — en dépendent directement.

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Le sursemis manuel : une technique inédite dans les Alpes du Nord

En plaine ou en fond de vallée, les solutions pour régénérer des prairies dégradées existent : sursemis mécanisé, rénovation complète, pâturage tournant. Mais sur les alpages aux pentes fortes et aux accès limités, la mécanisation est souvent impossible. Les méthodes adaptées à ces contextes sont peu documentées — et doivent impérativement être testées localement, dans des conditions pédoclimatiques réelles.

C’est précisément l’objet de l’expérimentation lancée en septembre 2025 à l’alpage-école de Sulens, sous la coordination de Morgane Duffy et de Stéphanie Lachavanne, conseillère en agro-fourrage à la Chambre d’Agriculture Savoie Mont-Blanc. Un sursemis — technique consistant à introduire de nouvelles graines dans une prairie existante sans la détruire — a été réalisé à la volée sur cinq bandes de 8 mètres par 40 mètres, délimitées par GPS, sur des prairies inaccessibles aux engins mécaniques.

Quatre modalités différentes ont été testées en parallèle, avec une zone témoin pour référence : grainage naturel sans intervention, mélange de graines récoltées localement sur une parcelle non fauchée depuis plus de 20 ans, mélange sur-mesure sélectionné pour sa résistance et son pouvoir germinatif, et mélange commercial disponible dans le commerce — cette dernière option étant volontairement incluse pour évaluer ce que les éleveurs pourraient mettre en œuvre sans accompagnement technique spécialisé.

Stéphanie Lachavanne précise les arbitrages opérés dans la conception du protocole : «L’enjeu est de comparer un éventail de méthodes pour trouver la plus efficace. Dans le choix des variétés commerciales, les partenaires ont délibérément écarté les espèces à implantation rapide et agressive, comme le dactyle, qui peut déséquilibrer la gestion d’un alpage, au profit de graminées lentes mais adaptées au milieu extensif. Pour les graines récoltées localement, le pouvoir germinatif étant inconnu, les doses ont été augmentées.»

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Premiers relevés au printemps 2026, résultats attendus cet été

Les premiers relevés visuels et floristiques ont été réalisés au printemps 2026. L’expérimentation se poursuit : un nouveau passage sur le terrain est prévu cet été pour observer le comportement des semis après une première saison estivale — et donc dans les conditions de chaleur et de sécheresse que l’on cherche précisément à apprivoiser.

«Si une méthode fonctionne dans les conditions de cet été, y compris avec les épisodes de sécheresse, on saura qu’elle tient aussi dans les conditions auxquelles les agriculteurs seront de plus en plus confrontés», résume Stéphanie Lachavanne.

Le Conservatoire des Espaces Naturels de Haute-Savoie (Asters CEN 74) participe au suivi pour mesurer l’impact sur la biodiversité. Si les résultats sont concluants, les essais pourraient être déployés sur d’autres alpages du territoire pour vérifier leur reproductibilité sur des sols et des expositions différents.

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L’ambition : des outils accessibles à tous les éleveurs

La finalité du projet est résolument pragmatique. Les critères de validation d’une méthode seront autant agronomiques qu’économiques : qualité de la pousse, diversité floristique maintenue, mais aussi coût réel pour l’exploitant — achat de semences, temps de travail, perte éventuelle de pâturage sur une saison.

Car l’ambition affichée est de déboucher sur des outils opérationnels accessibles à tous les éleveurs, y compris ceux qui ne bénéficient pas d’un accompagnement technique permanent. Une condition indispensable pour que les résultats de l’expérimentation bénéficient réellement à l’ensemble de la filière.

Stéphanie Lachavanne le rappelle toutefois avec prudence : le sursemis n’est pas une solution miracle. «C’est un levier parmi d’autres. L’adaptation au changement climatique se fait en activant plusieurs leviers simultanément. Mais c’est un outil que tous les agriculteurs sont capables de mettre en œuvre.»

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Le SIFA, fer de lance de l’adaptation climatique

Le soutien du Syndicat Interprofessionnel du Fromage Abondance à cette expérimentation s’inscrit dans une vision de long terme. Son plan stratégique 2030 identifie l’adaptation au changement climatique comme axe prioritaire de recherche et développement. Depuis plusieurs années, le syndicat travaille aux côtés des conseillers en agro-fourrage de la Chambre d’Agriculture Savoie Mont-Blanc, des experts du Ceraq et d’éleveurs engagés pour construire des réponses concrètes.

Emilie Jacquot, présidente du Syndicat du fromage Abondance et elle-même alpagiste, exprime la conviction profonde qui anime cette démarche : «L’expérimentation menée avec l’alpage-école de Sulens répond à une conviction portée par toute la filière : protéger les alpages, devenus des zones de refuge pour la ressource fourragère et contre la chaleur, passe par la recherche sur le terrain. Le respect de la biodiversité locale des alpages est un critère important de cette expérimentation, qui nous aidera à améliorer le milieu sans l’envahir.»

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L’AOP Abondance, un fromage millénaire à préserver

Produit depuis le XIIe siècle dans la Vallée du Chablais haut-savoyard, le fromage Abondance a obtenu le label AOC en 1990 puis l’AOP européenne en 1996. Fabriqué au lait cru de vache à pâte pressée demi-cuite, il requiert en moyenne 10 litres de lait pour produire un kilogramme de fromage. L’AOP garantit le respect du terroir, des méthodes de production et préserve la race de vache Abondance. C’est ce patrimoine vivant que l’expérimentation de Sulens entend sauvegarder — en commençant par la prairie qui le nourrit.

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